Champ d’Europe - 2025
La Plaine Pasteur, ou plutôt «le champ» : un vaste terrain recouvert d’une pelouse, équipé de quelques cages de foot et seulement traversé par un chemin oblique. Ce lieu, ouvert à tous les vents et dénué d’ombre, est situé au coeur du quartier Europe de Colmar, vaste ZUP bâtie dans les années 60 dont l’urbanisme et l’architecture tranchent radicalement avec le pittoresque centre ville qui attire les touristes du monde entier. Avec ses aménagements minimalistes, la plaine est ouverte à tous les possibles.
Elle sera bientôt transformée en parc, mais déjà se pose la question : un parc pour qui ? Pour les habitants du quartier, ou pour tous les colmariens ? Ici, ce n’est pas ailleurs. Le quartier est un archipel. Une géographie sophistiquée l’ordonne. A chaque rue franchie, un nouveau sous-ensemble.
Le champ est le lieu de rencontre, le lieu de croisement. On le longe pour aller au centre commercial, au marché, à l’hôpital ou à la Mosquée. A la terrasse de la boulangerie Ange, on s’arrête pour un café. Il faut s’armer de patience le samedi matin. A deux kilomètres à l’ouest, on arrive dans les vignes. A deux kilomètres à l’est, la voie ferrée, qui marque une frontière nette avec le centre. Là-bas, c’est «chez les bourges», disent les habitants d’Europe.
Ici, c’est autre chose. On me raconte le quartier comme un cocon, un chez soi, qui accueille toutes les communautés depuis sa création et démontre combien l’histoire de l’immigration française est aussi celle des petites villes.
La plaine est un lieu d’observation inattendu des tremblements du monde. Chaque soir, j’y rencontre des jeunes Afghans qui jouent au cricket avec passion, et des Soudanais passionnés de dominos. Exilés par la géopolitique et les guerres, ces nouveaux arrivants partagent un destin similaire, qui les a conduits en Alsace au gré des hasards de l’administration, des politiques d’accueil et de l’implantation des centres de demande d’asile. J’y ai rencontré des Marocains et des Tunisiens, arrivés au début des années 70, qui se retrouvent plusieurs fois par jour à la mosquée qui borde le champ. Leurs enfants ont grandi et sont partis. Eux racontent une vie de labeur, souvent chez le même employeur, souvent dans l’industrie, qui a connu ici un meilleur sort que dans le Nord. La communauté s’est mobilisée pour agrandir la mosquée, déjà la plus grande du département, mais encore trop exigüe pour accueillir tous les fidèles le jour de l’Aïd. Alors, les tapis sont installés sur le champ à 6 heures du matin.
Paisible en journée, la plaine s’anime au cours de l’après-midi. Elle vibre des jeux, des matchs de foot, des entraînements de base-ball et des parties de cricket. Elle est le lieu des retrouvailles, des rituels quotidiens, des bancs où l’on converse et des barrières que l’on enjambe. Tous se questionnent sur le devenir de la plaine. Sera-t-il encore possible de se retrouver pour y jouer ?
J’ai rencontré des familles turques, des mères et leurs filles, des amies. J’ai rencontré un coach de baseball cubain, qui réunit des jeunes originaires des quatre coins du monde réunis par une passion vivace. J’ai rencontré des gens du voyage, des Bosniaques et des Albanais, qui ne se verraient nulle part ailleurs en France. J’ai vu la démolition des tours Vienne-Belgrade, et Lucas sur son scooter. J’ai entendu des histoires, tragiques et touchantes. Les habitants d’Europe ont bien souvent des existences empêchées, marquées par la douleur et la peine.
Devenu moi-même une présence familière sur le champ, j’ai ressenti le plaisir des retrouvailles, chaque soir, avec leurs visages familiers. La première matinée que je passais sur la plaine, j’ai vu Souhila s’allonger dans l’herbe, retirer ses sandales, dévoiler son ventre et sourire. Quelques minutes plus tôt, lorsque je lui exposais mon projet de photographier la plaine, elle me demandait : «Est-ce que vous êtes un ange ?»
Les photographies ont été produites au cours de cinq séjours entre juin
et octobre 2025. Ce travail a été réalisé dans le cadre de la commande “Quartiers de Demain” portée par le GIP EPAU.
La Plaine Pasteur, or rather “the field”: a vast expanse of grassy land, equipped with a few soccer nets and crossed only by a diagonal path. This spot, exposed to the elements and devoid of shade, is located in the heart of Colmar’s Europe neighborhood, a vast public housing development built in the 1960s whose urban planning and architecture stand in stark contrast to the picturesque downtown that attracts tourists from around the world. With its minimalist layout, the plain is open to all possibilities.
It will soon be transformed into a park, but the question already arises: a park for whom? For the neighborhood’s residents, or for all of Colmar’s residents? Here is not elsewhere. The neighborhood is an archipelago. A sophisticated geography organizes it. With every street crossed, a new sub-unit emerges.
The field is a meeting place, a crossroads. People walk along it to get to the shopping center, the market, the hospital, or the mosque. At the terrace of Ange Bakery, they stop for a coffee. You have to be patient on Saturday mornings. Two kilometers to the west, you reach the vineyards. Two kilometers to the east lies the railroad tracks, which mark a clear boundary with the city center. Over there, it’s “up in the yuppie neighborhood,” say the residents of Europe.
Here, it’s something else entirely. People describe the neighborhood to me as a cocoon, a home, which has welcomed all communities since its inception and demonstrates how the history of French immigration is also the history of small towns.
The plain is an unexpected vantage point from which to observe the tremors of the world. Every evening, I meet young Afghans there who play cricket with passion, and Sudanese men who are passionate about dominoes. Exiled by geopolitics and wars, these newcomers share a similar fate, which brought them to Alsace by the whims of bureaucracy, immigration policies, and the location of asylum centers. There I met Moroccans and Tunisians who arrived in the early 1970s and gather several times a day at the mosque bordering the field. Their children have grown up and left. They recount a life of hard work, often for the same employer, often in industry, which fared better here than in the North. The community has come together to expand the mosque, which is already the largest in the department but still too small to accommodate all the worshippers on Eid. So, the prayer rugs are laid out right away at 6 a.m.
Peaceful by day, the field comes alive in the afternoon. It buzzes with games, soccer matches, baseball practices, and cricket games. It is a place for reunions, daily rituals, benches where people chat, and fences people climb over. Everyone wonders about the future of the plain. Will it still be possible to gather there to play?
I met Turkish families, mothers and their daughters, friends. I met a Cuban baseball coach who brings together young people from all corners of the world, united by a lively passion. I met travelers, Bosnians, and Albanians, who would never see each other anywhere else in France. I saw the demolition of the Vienna-Belgrade towers, and Lucas on his scooter. I heard stories, tragic and touching. The people of Europe often lead lives full of obstacles, marked by pain and sorrow.
Having become a familiar presence on the field myself, I felt the joy of reuniting each evening with their familiar faces. On my first morning on the plain, I saw Souhila lie down in the grass, take off her sandals, bare her belly, and smile. A few minutes earlier, when I was explaining my plan to photograph the plain, she asked me, “Are you an angel?”
The photographs were taken over five trips between June and October 2025. This project was carried out as part of the “Quartiers de Demain” commission led by the GIP EPAU.